Barbi Krippner, originaire de Dusseldorf, 39 ans, freelance à la télévision.

- Je suis arrivée à Berlin en novembre 1987, j'avais 19 ans. Le mur était encore debout. J'ai adoré cette époque. Souvent je longeais le mur en vélo en essayant de voir ce qui se passait de l'autre côté. Je ne sentais pas le danger mais la souffrance, ça me rendait triste. J'allais souvent à Berlin-Est. Les habitants de Berlin-Ouest avaient besoin d'un passeport et de 25 DM. Les civils devaient passer la frontière à Friedrichstrasse, et Check Point Charlie était pour les diplomates et les étrangers. On arrivait à la station de métro Friedrichstrasse où on était inspectés, on changeait nos 25 DM pour 25 Est Marks pour les dépenser à Berlin-Est, mais il fallait être de retour avant minuit. J'allais souvent m'y promener. J'aimais cette atmosphère radicalement différente ; un peu comme entrer dans un film en noir et blanc, presque pas de couleurs, ni publicité ni affiches, même les voitures étaient couleur pastel. L'air avait une autre odeur à cause des Trabant, les anciennes voitures de l'Allemagne de l'Est, avec leur moteur à deux-temps qui faisait beaucoup de pollution, et comme toute la ville se chauffait au charbon, ça laissait partout une pellicule noire. En fait on voyait très peu de voitures, les rues étaient presque vides. Dans beaucoup de quartiers, au lieu de restaurer les immeubles détruits ou ruinés pendant la guerre, le gouvernement de la DDR préférait raser et construire à neuf. Ce qui laissait des blocs entiers en ruine, tu pouvais voir partout les trous de balles dans les murs, ça me fascinait. Je n'ai jamais eu de réels contacts avec les Berlinois de l'Est, peut-être avaient-ils peur de la Stasi. Tous les contrôles pour passer la frontière créaient une atmosphère de suspicion. On devait attendre des heures entières, on sentait bien qu'on entrait dans un état policier.

- Que pensent les jeunes Allemands de l'Holocauste et des atrocités de la dernière guerre ?

- A l'école on nous a littéralement bourré le crâne avec l'histoire du 3e Reich, dans les cours de religion, de littérature, d'Histoire, d'anglais, de Beaux-arts : « Honte sur nous, plus jamais plus ça ». Durant nos excursions scolaires, nous allions visiter les camps de concentration et les mémoriaux, on nous montrait des photos de cadavres et des cassettes vidéos sur les atrocités, c'était assez dur. Nos grands-parents étaient de cette génération et nous pouvions les confronter. Si des personnes âgées me réprimandaient, je pensais : « Tu n'es qu'un vieux nazi, ce n'est pas à toi de me juger, c'est plutôt moi qui pourrais te juger pour tout ce que tu as fait ! ». Je n'avais aucun respect pour eux. Aujourd'hui, les jeunes Allemands sont moins identifiés, c'est devenu de l'Histoire.

- Est-ce que Berlin est vraiment différent sans le mur ?

- Oui, la ville a pris un visage plus souriant depuis que Berlin est redevenue la capitale et le siège du gouvernement. Avant la chute du mur, Berlin-Ouest était pauvre et on y voyait beaucoup de mendiants alors qu'à Berlin-Est, il n'y avait ni pauvreté ni mendicité, tout le monde avait un travail ; celui qui ne voulait pas travailler était jugé pour "comportement asocial", ça pouvait lui coûter la prison ; les appartements étaient très bon marché, 10-15 marks de loyer par mois, tout le monde pouvait donc se loger, donc pas de SDF ni de chômeurs.
Après la chute du mur, les Berlinois de l'Est étaient totalement abasourdis. Ne serait-ce que la manière de s'habiller. Lorsqu'ils ont pu changer leur monnaie et avoir en main des DM, c'était un sentiment grisant, ils pouvaient enfin voyager. A l'époque, j'ai déménagé à Berlin-Est pour garder les animaux de tous les gens qui voulaient "voir le monde" et rattraper toutes ces années de DDR. Voir le film Good bye Lenine pour sentir la mentalité d'alors, mais aussi Das Leben der anderen qui montre comment la Stasi terrifiait la population.

- Qu'est-ce que tu aimes le plus à Berlin ?

- D'abord je peux me promener dans la rue habillée exactement comme je veux. J'adore. Ici, il n'y a pas de standard de mode. Un autre aspect appréciable, unique en Allemagne, c'est le bas niveau de vie. Berlin est la capitale européenne la moins chère. Les loyers sont relativement bas, tu n'as pas besoin de te tuer à la tâche pour survivre ; avec de modestes revenus, tu peux avoir une bonne qualité de vie.

- Et la scène culturelle ?

- La scène culturelle est débordante, je peux passer une nuit de flamenco, assister à un match de boxe thaï, sortir jusqu'au matin. Berlin vit toute la nuit, je connais un bar qui n'a pas fermé une seule heure depuis 21 ans. Mais tu veux que les choses soient exclusives, avec un certain style original, plutôt une multitude de petits clubs nichés ici et là. Vivre à Berlin c'est trouver ton coin, ta niche où tu te sens chez toi. Et le feeling change d'un quartier, d'une rue à l'autre, c'est comme un tas de villages les uns à côtés des autres.
J'habite à Kreuzberg depuis 19 ans et c'est là que je me sens bien, assez urbain pour être anonyme et cependant assez intime pour être chaleureux ; je connais mes voisins, mon boulanger, je bavarde dans la rue ; en même temps, je n'ai pas l'impression d'être observée.

- Qu'est-ce que tu n'aimes pas à Berlin ?

- La lumière grise et sombre en hiver, c'est comme un test.