Les Fantômes du Gange

par Ana Suya

« La dernière volonté de mon amie a fait surgir en moi une réaction inconnue. A mon propre étonnement. Mue par une incorrigible superstition, j'y ai vu un signe prémonitoire. Je devais le faire. Je voulais le faire. Je le ferais. Je répandrais les cendres d'Annie dans le Gange. »

Un voyage imprévisible qui tourne à l'initiation…

 

En Inde, beaucoup de gens se perdent […]
c'est un pays qui est fait exprès pour cela.

Antonio Tabucchi


Chapitre 1

Cinq heures. Ce sera maintenant. Je ne veux voir personne. Ne supporte pas l'idée que quelqu'un puisse interférer. Me serais bien passée de ce témoignage posthume d'amitié. Un geste héroïque. Qui restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Sur la gauche de la cour, je dépasse un bâtiment où les jeunes adeptes de yoga se contorsionnent déjà dans de savantes asana. Visite les toilettes en haut de l'allée qui descend vers le Gange. Tout, sauf pratique, moi qui me lève souvent la nuit… M'accroupis au-dessus du trou encastré dans le ciment. Les douches sont adjacentes, mais ce sera pour une autre fois. Retourne dans ma chambre, fourre dans un sac dépliant – trouvé à l'aéroport, super commode - une serviette, une robe de rechange, un peigne et du savon. Prends une autre serviette, la plus douce que j'aie, y dépose délicatement l'urne, que j'enveloppe. Me voilà arrivée au terme de ma mission, l'heure est venue de lâcher les cendres. Le sac à l'épaule, je serre Annie contre mon cœur.

En descendant les longues marches de la sente pentue, je pressens les eaux de la rivière qui commencent à se faire plus présentes. A chaque pas, plus omniprésentes. A travers la brume mouvante, de hauts arbres oscillent. Un oiseau bat de l'aile, invisible. Je m'arrête. L'oreille tendue. Grave, devant l'inconnu. Déterminée. Je reprends mon pas.

En bas du chemin, la porte du jardin, un simple tourniquet rouillé qui grince en tournant, et au-delà… Au-delà s'est fait piétiner le swami qui habitait « ma » chambre, et par un éléphant sauvage en plus. Je préfère ne pas imaginer la scène. Encore tout enrubannée de brume, une portée de rochers, pierres et galets longe la rivière. Davantage un animal sauvage au pelage jaune, toute gonflée de pluies boueuses qu'elle est, un torrent fougueux jailli du creux des montagnes.

La rive opposée reste voilée par le brouillard matinal. Mais de ce côté-ci, une piste remonte en amont. Les pierres encastrées dans la terre me font tâtonner, je scrute la rive, fouille les eaux. Au moment où la pensée « trop rapide ici, voyons plus haut » me vient, une courte silhouette trapue se profile de l'autre côté du petit pont jeté sur un torrent affluent. Inconsciemment, je tempère ma marche pour examiner les contours indécis de ce que je réalise être un nain drapé d'ocre. Hier, il n'était pas là ; il est vrai que, intériorisée par mes remous intérieurs, je n'ai pas remarqué grand chose.

- Remontez le courant, là-bas c'est plus calme et il y a des plages de sable, dit-il.
Puis il lève le bras en direction des montagnes et lance un tonitruant :
- Hari Om !

Comment sait-il que je cherche un endroit tranquille pour m'y baigner sans danger ? Je le lorgne avec suspicion, remonte sur l'épaule mon sac qui vient de glisser, embrasse du regard la rive d'aval en amont, mais quand je me retourne pour lui répondre, il a disparu.

Contraste avec la température extérieure : l'eau est saisissante de froid. Pas à pas, d'une pierre à l'autre, je m'enfonce peu à peu, d'un galet vaseux à un autre glissant, mais droite, ferme, recueillie. L'urne sur mon cœur.

- Annie, où es-tu ? As-tu, en cet instant, une existence quelconque dans un quelconque royaume, ou bien ta réalité s'est-elle réduite à ce tas de cendres ?
Même en juillet, l'eau du Gange reste glaciale. Je fais appel à tout mon self-control pour ne pas claquer des dents, relâche mes muscles en soufflant très fort, laisse le froid pénétrer mes chairs choquées, m'ouvre à l'instant. L'intensité de la sensation gèle le flot de mes pensées. Même le chant de la rivière pressée s'estompe dans le recueillement. Dans l'eau jusqu'à la pointe des seins, je prends une profonde inspiration pour absorber l'entièreté de mon geste, puis retiens mon souffle, immortalisée dans l'intemporalité de la rétention.

Sur la surface lisse de cette anse d'eau contemplative, le reflet du ciel et des montagnes embrumées semble me révéler un monde à l'intérieur d'un autre. Je crois discerner de longs visages pâles en mouvance dans le fond de l'eau, ou serait-ce des algues échevelées par le courant ? Des chevelures emmêlées, démêlées, enchevêtrées de nouveau créent une chaîne de portraits aussitôt faits, aussitôt défaits ; expressions béates, sourires célestes mêlés de rires édentés, de poings belligérants, de grimaces sardoniques.

Longue expiration pour libérer ces fantasmes cauchemardesques, ces délires mystiques avant d'ouvrir l'urne. Que je dois secouer pour que les cendres et les os pulvérulents se répandent. Je tends les bras vers le courant et lâche prise de l'urne vidée, qui glougloute avant de disparaître dans les remous, et lentement s'enlise dans les profondeurs. Puis je m'immerge entièrement, trois fois, comme j'ai vu les pèlerins le faire à Hardwar. Au moment où je remonte à l'air libre pour la dernière fois, avide d'air, une main transie m'effleure le visage. Un corps nu, tête en bas, a flotté jusqu'à moi, poussé par le courant. L'écho de mon hurlement se répand dans la vallée.