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Dans l'ombre du mémorial de l'Holocauste, de petites pierres font des vagues.


Grâce au projet du sculpteur allemand Gunter Demnig, les passants berlinois découvrent des histoires similaires à celle d'Elise Knebel, déportée à 82 ans au camp de concentration nazi de Theresienstadt et décédée quelques semaines plus tard.

Les Stolpersteine du sculpteur - littéralement « pierre d'achoppement » - sont de petites plaques de la taille d'une main d'enfant fixées au sol en face de maisons où habitaient des victimes de l'Holocauste.

Le cuivre brillant de ces plaques attire l'attention de passants. Ils s'arrêtent et lisent les petites inscriptions qui y sont gravées. Chacune d'entre elles mentionne les dates de naissance, de déportation et de décès des personnes, dans la mesure où elles sont connues.

« Ces personnes ont été déportées sans véritable résistance de la part de leurs voisins , explique Gunter Demnig. Auschwitz était en général la destination finale, mais l'incompréhensible et l'horreur ont commencé dans ces appartements et maisons », juge-t-il.

Des petits projets à l'image de celui du sculpteur allemand se sont progressivement multipliés dans l'ombre du monument à la mémoire des juifs d'Europe tués par les nazis, dont la construction vient de commencer au cœur de Berlin, après plus d'une décennie de débats.

Gunter Demnig estime que les proportions de ce mémorial - des centaines de stèles de béton - sont « trop grandioses et pompeuses ». Il aurait souhaité la création d'un mémorial « décentralisé », qui honore aussi d'autres victimes du nazisme, tels les homosexuels, les handicapés et les tziganes.

L'Allemagne s'efforce d'assumer sa responsabilité vis-à-vis de l'Holocauste à l'origine de la mort de quelque six millions de juifs européens de 1941 à 1945, la plupart d'entre eux ayant péri dans des camps de concentration après des années de persécutions.

« En évoquant le cas de chaque personne en face de la maison où elle a vécu avant d'être déportée, le souvenir devient une part de la vie quotidienne », estime Gunter Demnig.

Plus de 20 villes allemandes ont pris part à ce projet de petites plaques en cuivre tandis qu'Anvers (Belgique), Amsterdam et Paris ont exprimé leur intérêt. Environ 3.000 plaques ont déjà été installées.

Plusieurs écoles allemandes ont aussi apporté leur contribution en effectuant des recherches sur leurs voisins victimes de l'Holocauste, qui seront à l'avenir honorés par une plaque, dont le coût s'élève à environ 75 euros l'unité.
Pour financer l'opération, Gunter Demnig a fait appel à des parraineurs désireux « d'adopter » des pierres.

Ce projet fait aussi l'objet de critiques. Ainsi, les habitants d'un logement à Hambourg (nord) ont fait part de leur opposition à ces plaques, tandis que le propriétaire d'une maison à Cologne (ouest) a affirmé qu'il déposerait un recours devant la Cour constitutionnelle allemande. Motif : ces plaques dévaluent selon lui la valeur de sa propriété.

« Je condamne les crimes commis par les nazis, mais je n'ai pas besoin d'une 'pierre d'achoppement' rappelant le passé », a récemment expliqué l'un de ces Hambourgeois, Henry Nicolai, âgé de 46 ans. « Et je n'accepte pas les accusations de racisme simplement parce que j'ai une opinion différente », avait-il souligné.

Gunter Demnig a lancé son premier projet de mémorial en 1990 à Cologne en marquant à la craie la route par laquelle 1.000 Sinti et Rom de cette ville ont été déportés dans des camps de concentration en 1940.

Une femme s'était alors approchée de lui : « C'est bien ce que vous faites, mais aucun tzigane n'habitait dans les alentours ». Le sculpteur était stupéfait par cette réaction : « Ils étaient voisins et ne se connaissaient absolument pas ».

Deborah Cole (AFP), Berlin, 27 août 2002.